Et Dieu créa le nécro

... Passer par les dimensions astrales adjacentes au pentacle des zones sombres pour affaiblir la résistance de l’essence même du démon ...
L’homme parcourait les pages du grimoire d’un rythme plat, prononçant a haute voix les écrits, chargés du savoir volatile de ses anciens et infortunés confrères, son timbre froid et monocorde, résonnant de maints siècles d’existence contrastait horriblement avec les traits fins et sans défauts que dessinait son long visage. L’existence même d’un tel être était une insulte au temps... Un Trompe-la-Mort, un Nécromancien dont la puissance était si grande, que même le trépas n’inquiétait plus. Celui-ci se nommait Dolce de Brume, Grand Patriarche d’Abysse, la cité des arts obscures.
... invoquer les lignes, convoquer les flux, guider l’essence a sa cible ...
Le mage dessina devant lui plusieurs signes complexes dans l’air, laissant derrière ses doigts fins et pâles un infime trouble dans la réalité. La petite pièce tremblait, ou plutôt frémissait, de toute son architecture, lançant une plainte muette à ce qui se produisait en son sein.
’’Par mes pouvoirs, tu sera la créature la plus puissante qui ait jamais été conçue’’
De Brume empoigna alors le lourd poignard qui reposait sur l’autel et retroussa vivement sa manche.
’’et par mon sang...’’ poursuit-il, en faisant lentement passer la courte lame effilée sur son avant-bras ’’...je te lie à jamais a ma volonté ’’
Alors qu’un mince filet vermillon coulait sur le corps inerte, le nécromancien entama l’incantation qui achèverait le rituel :
Par delà la Vie et la Mort Par delà l’Amour et la Haine Par delà les extrêmes
Je scelle a jamais ta liberté Et fais de toi mon serviteur
Je t’interdis le repos Et ne te donnerais que le bannissement De toutes existences Si par l’avenir tu brisais notre pacte
Ni maudit, ni béni Tu seras à travers moi Ou tu ne seras pas
Les dernières syllabes du contrat prononcées, le sang prit progressivement une teinte noire, jusqu’à se dissoudre complètement en pénétrant à l’intérieur même du corps gisant sur l’autel. Les murs s’arrêtèrent de trembler, la tension baissa et en quelques secondes, devint un souvenir. De Brume poussa un long soupir, soigna sa blessure d’un fugitif mouvement de la main, comme pour chasser un insecte, puis s’installa confortablement dans le grand fauteuil qui trônait fièrement prêt de la seule ouverture vers l’extérieur que la pièce s’était accordée. Le menton posé sur son poing fermé, il observa la forme encore inerte en face de lui d’un air songeur. Il attendait.
Plusieurs jours s’écoulèrent, le nécromancien ne bougeant pas d’un pouce, figé telle une statue, perdu dans ses pensées.
Et ce n’est qu’au crépuscule du neuvième jour, qu’enfin, la forme bougea. Ce ne fut pas un imperceptible tressaillement ou un simple tremblement, non, le corps tout entier se contracta, les yeux s’ouvrirent, une grande et profonde inspiration. Puis un cri, puissant, n’exprimant ni peur ni bestialité, juste une longue et terrible purge de l’énergie vitale qui envahissait brusquement l’intégralité de cet être.
A l’aube du dixième jour, le calme revint, et de Brume se leva.
’’lève-toi ’’ ordonna-t-il, et la forme se leva a son tour.
Le nécromancien s’arrêta un instant sur sa dernière œuvre, la détaillant du regard maintenant que celle-ci était mûe par une vie propre. Sec, c’est le premier mot qui lui vint a l’esprit en examinant ce corps émacié, il s’était refusé a y incorporer de la graisse, ç’aurait été une dépense de temps inutile, seul les muscles étaient nécessaires pour les mouvements, et un corps léger n’avait pas besoin d’une grande masse musculaire. Petit, arriva en second dans son esprit, de Brume dépassait sa création de trois bonnes têtes, et bien que celle-ci se tenait aussi droite que la physique le permettait, on ne pouvait s’empêcher de la regarder de haut. Curieux, se faufila discrètement lorsqu’il s’intéressa au visage, un joli visage, affublé d’un amusant mélange de genres. Ses oreilles étaient larges et pointues et ses yeux brillaient d’une lueur mordorée, trois marques en forme de gouttes allongées trônant sous chacun d’eux. Derrière les nombreuses mèches de sa chevelure pâle, on pouvait distinguer au milieu de son front, un Focus couleur ambre, pierre indispensable a l’usage de la magie.
De Brume sourit, la créature le lui rendit, dévoilant ses canines proéminentes :
’’ Créature, quel est ton nom ? ’’ demanda le nécromancien
Elle chercha un moment, puis haussa les épaules, penaude
’’ Je n’ai pas de nom ’’ répondit-elle
’’ c’est exact, tu n’a pas de nom ’’
Sa curiosité, éveillée par la question, poussa la créature a demander :
’’ Qui suis-je ? ’’
Le nécromancien eut un petit sourire ironique, il s’attendait a cette question :
’’ tu n’es rien ’’
Quelque part, au plus profond d’elle-même, elle sentit que quelque chose clochait avec cette affirmation, elle ne pouvait pas ne rien être. Ce sentiment, encore à l’état larvaire, s’accrocha de toutes ses forces à l’esprit de son hôte, émit un petit chatouillement, puis s’installa confortablement dans les vastes appartements qui allaient être les siens dans cette âme nouvelle.
’’ rien ? ’’ répéta-t-elle
’’ rien ’’ confirma de Brume, et il poursuivit ’’ la seule chose qui sera, ce sont les services que tu me rendras, les ordres que tu exécuteras, les tâches dont tu t’acquitteras... toi ? en tant que tel ? ’’ il balaya cette idée d’un geste méprisant de la main ’’ tu n’existes pas ’’ puis il plongea son regard dans celui de sa créature ’’ ...m’as-tu compris ? ’’
Il y eut un bref flottement, les yeux mordorés fixant leur maître.
Un sourire se dessina sur son visage, un sourire que, bien plus tard, le nécromancien regretterait amèrement d’avoir aussi mal interprété :
’’ oui, Maître ’’
Et il lui rendit son sourire...
